La saison du monde
F. Chevillard
Hiver 2026
À nouveau le cycle des saisons revient à son point de villégiature des ombres. La nuit est plus proche –
À nouveau la nature laisse sa chair rejoindre les ténèbres, les souvenirs. Nous nous apprêtons au retour du sommeil –
Sommeil des peupliers, des roseraies, des frênes bleus.
Sommeil des feuilles déposées en terre, leurs frontières baignant à présent dans l’humidité de l’aurore ; attendant en secret l’instant de leur régénération.
Au cœur de l’arbre froid de l’âtre qui veille sur la conscience de cet arôme végétal qui refleurit sous notre tristesse, à mesure que nous pénétrons dans la mémoire des saisons, quelque chose du temps se préserve dans l’écorce du grand frêne et du platane séculaire.
Quelque chose s’est délesté de nous à eux….
D’ailleurs, peut-être n’y a-t-il aucun eux, mais un simple et divin réseau de connivences et de recherches..?
Rilke, dans ses écrits sur le paysage, parle du corps que « l’on cultivait jadis comme un pays, qu’on entourait de soin comme une récolte, que l’on possédait comme une bonne terre… »
Il décrit une disparition progressive ou tout du moins un décalage progressif du centre de l’attention que représentait l’homme au sein de son propre imaginaire – Le paysage, dans le monde antique, écrit-il, n’était donné que sous la forme d’un décor – un monde lointain séparé des préoccupations et des tragédies humaines –
Mais peu à peu sa force grandit – Ses ramures et ses reflets apparaissent dans le cadre plus proche de nos corps, ils sont à même de nous identifier, de nous métaphoriser –
« On peignit le paysage, reprend Rilke, mais ce n’est pas lui qu’on avait en tête, c’était soi-même »
Dans les premiers temps du romantisme, en regardant du côté des Allemands, une sacralité nouvelle prenait forme du côté des visions qu’inspiraient la nature sauvage. Les grands espaces devenaient des métaphores des vastes possibilités humaines. Et l’homme, s’identifiant au génie souverain des montagnes et des fleuves, désira se fondre en eux ; cherchant dans ces dédales de plaies et de saveurs de nouveaux accents de l’être en lieu et place de cette demeure si proche et originaire.
L’homme du romantisme se joignit à la profondeur des mythes dont peu à peu les créatures redevenaient terrestres.
Les sous-bois se peuplèrent d’intelligences secrètes. Des formes hybrides de nos rêves apparaissaient parmi les sentes, les clairières, les fontaines sacrées….
De mystérieux assemblages naissent alors des littératures et des beaux-arts… et les sonorités des compositions musicales deviennent en leurs sommes vibratoires comme les fréquences du paysage et de ses nouvelles destinées métaphysiques.
Novalis, en 1798, écrivait : « un commerce avec les forces naturelles, avec les animaux, les plantes, les rochers, les tempêtes, les vagues, doit nécessairement rendre les hommes identiques à ces choses. »
Il ajoute : « Divin et Humain rendus semblables à ces forces indomptables ; métamorphosés en elles, dissous en elles…. »
« Le rocher ne devient-il pas un « toi », doué de personnalité au moment même où je lui parle ? »
Le domaine des dieux ne se situe plus dans quelques contrées égarées du ciel mais au voisinage de nos mains –
À hauteur du ruisseau, des fougères, des baies éclatantes…
Peut-être l’homme est-il le point de contact de connecteurs puissants ? Un émetteur de liens ; tout comme le fleuve, l’insecte, le pétale… tous reliés en un réseau de forces fondamentales…. Toutes ces consciences se réfléchissant les unes dans les autres, se traduisant les unes pour les autres… ?
Telle est l’intuition de Novalis au moment de l’écriture des Disciples à Saïs –
Puis il écrit encore : « Ah si l’homme pouvait comprendre la musique intérieure de la Nature. S’il était sensible à l’Harmonie de ce qui l’entoure ! » « Un antique âge d’or » doit revenir, celui, primitif, dans lequel la nature était pour l’homme une consolatrice, une prêtresse, une magicienne ; faisant des êtres qui se reflétaient en elle, un même songe, une même idée, une même densité immortelle.
Novalis voulait que la nature sauvage soit comprise comme « le témoignage de l’intelligence d’êtres infiniment distincts, comme le point de contact de mondes innombrables »
Déisme nouveau peut-être dont la figure serait quelque chose d’aussi lointain que la pierre ou l’écorce ?
Vers la fin de sa vie terrestre, Eugenio de Andrade concluait ceci :
Maintenant j’habite plus près du soleil (..) c’est bon d’être ainsi
À personne, dans les plus hautes branches, frère du chant exempt de l’oiseau de passage, reflet d’un reflet contemporain (…) seulement ce va-et-vient des marées (..) douce poussière à fleur d’écume et seulement cela.
Peut-être sommes-nous simplement une courte émanation au fond de l’origine…. ?
Dans le noir de l’étoile, dans lequel se reflètent vivantes nos pensées et nos morts, un miroir de pierre et de glace dérive lentement…
Même cortex au-delà du visible, même mystère au sein de toutes les synchronicités du monde –
Une seule âme-réseau qui maintiendrait ses confins dans le seul espace resserré de l’atome ?
Hölderlin :
« Les portes encore étant de la nature, elles sont à l’image de la forêt.
Mais la pureté est, elle, beauté aussi. L’homme peut avec le divin se mesurer non sans bonheur. Dieu est-il inconnu ? Est-il, comme le ciel, évident ? Je le croirais plutôt. Telle est la mesure de l’homme. »
F. Chevillard