
Être et malade
Jean Faya
Printemps 2025
Les lieux qui sauvent ! C’était le joli thème de notre soirée du 14 février à Let-Know Café où nous invitions Jean-Mard Ghitti, philosophe, qui mène un travail de recherche sur le soin, le salut, la poésie et l’ouverture aux lieux. La question du lieu où l’on soigne est importante et rarement posée. Alors où faut-il soigner ? Est-ce que certains lieux soignent ? Et si le soin est un chemin vers le salut comme l’avance notre invité, est-ce que les lieux sauvent ?
Le travail de recherche de Let-Know Café a dès le départ eu comme perspective l’application pratique de notre concept de soin poétique. Les premières pratiques ont émergé toujours grâce à la rencontre de lieux : la forêt de nos cercles chaque saison qui, toute dans sa discrétion, marque le projet et ceux qui la visitent par l’intensité des expériences qu’elle nous propose. Le parc Chazière qui avec le grand tilleul accueille les méditations du vendredi. On le voit : le soin poétique ne peut aller sans ces lieux. Car probablement que ces lieux sont eux-mêmes poétiques, dans la réciprocité que l’on aime, par leur spiritualité, leurs figures, leurs représentations, leurs images disponibles à notre imagination, leurs forces expressives. Nus et sauvages, les lieux sont ainsi des révélateurs d’inconscient, des éveilleurs psychiques, des inviteurs de contemplation. Indissolubilité de la Terre et de l’esprit.
Nous avons avec Jean-Marc Ghitti bien des points communs, notamment cette volonté de se décaler de la médecine organique pour lui proposer une approche complémentaire. Le philosophe parle de soin existentiel, nous parlons de soin poétique. Ensemble, nous évoquons un soin qui n’a pas vocation d’intervenir directement sur un individu qui nous abandonnerait son corps, mais de proposer un accompagnement, d’être avec la personne qui souffre, de la considérer comme un actant et non un patient. Alors oui, il faut pour cela des médiations. Et les parcs et forêts en sont une où inviter celui qui souffre.
Trois jours après notre soirée, la vie généreuse d’expérience m’a justement plongé heureusement que quelques jours du côté de la souffrance, physique, intense par quelques petits cailloux, par les fibres du chirurgien par deux fois et la vacillation psychique qui s’en suit. Cela m’a permis de vivre combien la souffrance nous enlève soudainement du monde, nous enferme en nous brutalement. Le chant des choses s’est brusquement éteint, plus aucune envie d’aller dans nos lieux pourtant avant si chers, même juste pour prendre soin de moi, se reposer. La porte s’est fermée.
Alors je me suis demandé : est-ce réaliste d’accompagner dans nos lieux de soin une personne qui souffre dans son corps ou dans son esprit, enfermée en elle ? Notre soin poétique ne se dédie-t-il pas en fait qu’aux personnes bien portantes ?
Notre souhait est bien de soigner tout le monde, souffrant ou non. Et l’expérience de la maladie rappelle combien est important pour accompagner un malade, la douceur, l’ouverture attentive à ce qu’il vit, à sa singularité totale évoquée par Christiane Singer, elle-même malade et au bord de la mort : Dans la rencontre de l’autre – ici ce voyageur des mondes que d’aucuns appellent le malade -, n’est respectueux que le non-savoir radical. Ce qu’il vit, il est le tout premier à le vivre » (Christiane Singer, fragments d’un long voyage)
Mais il peut y avoir des propositions, des invitations très simples : celle du silence ; celle de s’assoir ensemble et offrir comme le dit Jean-Marc Ghitti, « la compagnie charnelle d’une relation silencieuse » ; celle aussi de la présence muette de ceux qui sont là, dans nos lieux : le tilleul, le vent, le soleil, la corneille ; celle du simple chant de la parole du poème. Dans ce silence l’écoute, celle d’une existence qui s’ouvre à nouveau. Au cœur de la souffrance, il y a quelques jours persistait un petit fil qui me disait de regarder par la fenêtre, naissait l’enseignement d’une expérience, existait l’envie de me confier à un soignant, l’envie des inspirations de nos maîtres. Une ligne de vie vers l’autre et vers les lieux qui sauvent. Une des voies de recherche de Let-Know Café !
Jean Faya