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Les lieux qui sauvent

Article : Les lieux qui sauvent

Jean-Marc Ghitti

14 février 2025, soirée de recherche à Let-Know Café

          Est-ce que les lieux soignent ? Est-ce que les lieux sauvent ? Est-ce que soigner peut se confondre avec sauver ? Venant ce soir vers vous, je me suis demandé pourquoi, avant de vous connaître, j’ai lié depuis longtemps dans ma recherche le soin, le salut, la poésie et l’ouverture aux lieux comme nous allons le voir.

          Dans un livre de 2017, intitulé L’Homme lyrique, essai sur le vocal [1], je me risquais à définir le soin comme une maïeutique vocale dont le but serait justement sotériologique, ce mot définissant un chemin vers le salut. La voix, je ne l’entendais pas uniquement dans son effectuation sonore, mais plus originairement par l’ouverture intérieure de l’existence à l’expressivité, qu’elle soit gestuelle, verbale, musicale ou même écrite. La poésie est le cœur de cette expressivité.

          Je n’avais pas à l’esprit la médecine des corps qui est une intervention directe sur les organes par chimie ou chirurgie. Celle-ci, bien sûr, soigne et sauve par le savoir scientifique et empirique, par l’habileté du geste, par la technicité de l’acte. J’avais en vue la psychiatrie, ou du moins une dimension de celle-ci qui a été développée dans l’art-thérapie. Car il existe aussi une psychiatrie par le traitement des organes. L’art-thérapie est un soin de l’existence. Il ne s’agit pas d’opposer la médecine organique, qui s’appuie sur la science, au soin de l’existence. L’idée est de bien distinguer les deux plans et de comprendre que la médecine organique a besoin d’être accompagnée ou complétée par un soin de l’existence. Car ce que nous apprend la philosophie existentielle, c’est que l’homme vit et qu’il existe. Sans la vie, pas d’existence possible. Mais sans existence, la vie humaine n’atteint pas sa finalité, elle reste en souffrance.

          J’avais donc appelé « philo-psychiatrie », cette psychiatrie qui cherche à comprendre l’existence pour la soigner et la sauver. Car si la médecine organique se construit sur la biologie et la technique, le soin de l’existence, quant à lui, se développe à partir de la recherche philosophique, y incluant bien sûr la psychologie et la psychanalyse. Ce courant de la psychiatrie existentielle a été particulièrement bien illustré, à Lyon, par Henri Maldiney, qui était alors ma référence principale, lui-même s’inscrivant dans la tradition de Heidegger et Binswanger. La médecine organique est la clef de voûte de notre système de soin parce que pour sauver l’existence, il faut commencer par sauver la vie. Mais elle a besoin d’être accompagnée par le soin de l’existence parce que vivre n’a jamais suffit à l’être humain. Une vie qui ne parvient pas à exister n’est qu’une longue souffrance. Sciences et techniques ne voient en l’homme que le vivant, tandis que la philo-psychiatrie prend en charge son existence.

          A la différence de la médecine organique, le soin de l’existence n’est jamais une intervention directe sur la personne humaine : il ne peut être qu’un accompagnement qui aide cette personne sans se substituer à elle. Il ne s’agit pas de transformer la personne en patient. Le patient est celui qui subit et abandonne son corps à une clinique qui, comme le mot l’indique, le couche et va souvent jusqu’à l’anesthésier. A l’inverse, le souffrant dont s’occupe le  soin existentiel est appelé à être un « actant », c’est-à-dire un existence en acte, et non pas un patient. Et toute la question est de trouver des médiations pour l’accompagner sans le réifier.

          Ces médiations sont multiples ? D’abord la parole, bien sûr, avec son double versant : celui du sens et celui du son. Le son, c’est la voix proprement dit, avec son timbre, sa musicalité, sa charge charnelle. Outre la parole, il y a les gestes, les objets, et notamment les œuvres d’art. Mais il y a aussi les lieux sur lesquels on n’a pas assez réfléchi. Mais quel que soit le médium, il s’agit d’accompagner la personne en souffrance sans avoir une prise directe sur elle. Cet accompagnement, il m’avait semblé qu’on pouvait en trouver le schème mythologique dans le mythe d’Orphée, Eurydice étant l’être qui ne parvient plus à exister et Orphée celui qui va le chercher pour le sortir de l’enfer où il tourne. 

          L’enfer est l’une des représentations majeures de la souffrance. En ceci, il est un non-lieu. Il est une privation des lieux terrestres auxquels Eurydice a été arrachée. On  sait que, dans le mythe d’Orphée, ces lieux pastoraux et fleuris étaient particulièrement amènes et heureux. L’enfer désigne un enlèvement et un enfermement qui nous dit beaucoup sur la condition souffrante. Pour cet être vivant appelé à exister qu’est l’être humain, la souffrance s’éprouve comme un empêchement à l’existence. C’est-à-dire une impossibilité à s’ouvrir à son environnement terrestre. Maldiney étudie la souffrance principalement à travers la psychose maniaco-dépressive [2]. Celle-ci est l’alternance entre deux échecs à exister. Le premier, qui en est le pôle mélancolique, est l’enfer de l’être claustré en soi-même. Muet ou réduit à un soliloque sans queue ni tête, car sa voix ne parvient plus jusqu’à la parole. Paralysé et prostré dans des coins, car il ne rejoint plus la libre gestualité. Aveugle, car son regard vide glisse sur les choses sans les voir. Sourd, car son oreille est comme privée d’ouïe. Le deuxième pôle de la souffrance, qui est le pôle maniaque, est l’enfer de l’être qui ne parvient plus à toucher terre. Il est emporté dans son vol imaginaire, il se dissout dans le ciel de ses délires. La profusion de sa parole est hors de propos, incapable de se mettre en situation sociale et terrestre. Sa gestualité ne s’inscrit pas dans les choses de son environnement, mais dans les hallucinations qui les ignorent. Aveugle parce qu’au lieu de voir, il a des visions. Sourd, parce qu’au lieu d’écouter, il n’entend que les voix dans sa tête. La psychose bipolaire définit le cercle de la souffrance humaine qui ne parvient pas à exister en s’ouvrant à son lieu terrestre. Elle est l’enfer d’Eurydice : au lieu d’entrer dans l’extase qui pose l’existence, elle s’échappe dans l’enstase double de la prostration et du délire.  

          A travers quelles médiations l’accompagnement thérapeutique peut-il soigner la personne et sauver son existence ? J’avais choisi de parler de maïeutique, en référence à la méthode socratique telle que nous l’expose Platon. Celle-ci, en effet, est une parole accompagnante qui va au secours de l’accompagné pour l’éveiller à ce qu’il peut lui-même. Traditionnellement, elle s’inscrit dans la pratique pédagogique mais, comme art de l’accoucheuse, elle va plus loin. Si l’homme naît une fois à la vie, il renaît très souvent à l’existence. Celle-ci, en effet, est une dynamique de permanente résurrection de soi à partir du sommeil, de la fatigue, de la vie végétative qui se repose sur elle-même. L’enfer de la souffrance, c’est lorsque cette dynamique extatique d’accouchement récurrent de soi-même est interrompue, qu’elle manque de ressort, qu’elle ne rebondit plus. La maïeutique est une parole d’appel. Elle appelle l’être en souffrance à se réveiller à l’existence. Elle vise à lui redonner naissance, à le réssusciter.

          On peut sortir la parole maïeutique de son contexte platonicien. Dans ce contexte, elle est liée à l’enseignement parce qu’elle guide vers les idées et ouvre à la vérité. Mais la parole n’est pas seulement logos. Elle est aussi mélos, c’est-à-dire chant. Elle est une musicalité, une sonorité qui charme. C’est le propre de la poésie que d’en développer cette dimension de la parole. Le mélos renvoie à de l’archaïque. C’est ce qu’a bien exploré, par exemple, par Pascal Quignard lorsqu’il écrit : « nous avons tendu une oreille qui était terrorisée par des signes inintelligibles sous la cloison d’un ventre de peau avant même que nos poumons fonctionnent et qu’ils permettent de hurler » [3]. Première faculté perceptive à se mettre en place, l’audition est un sens régressif qui nous renverrait à nos archaïques dépendances.  La musique pure, instrumentale tente d’extraire de la parole son élément musical, rythmique, mélodique, pour l’isoler et le rendre encore plus puissant. C’est pour cela que la musique est fascinante. Elle a une puissance « convocative », écrit Quignard, elle viole le corps humain. Les rythmes musicaux fascinent les rythmes corporels ». En s’éloignant de cet équilibre du mélos entre l’apollinien et le dionysiaque, comme dirait Nietzsche, la musique n’est pas sans danger. Elle hypnotise. La musique est une action trop forte d’entraînement, elle intervient trop directement sur les personnes jusqu’à les mettre dans un état d’ivresse et d’obéissance. On la dit psychédélique. Alors que la parole poétique, dans l’équilibre qu’elle maintient entre logos et mélos, entre la signifiance et le chant, est un médium mieux approprié à l’accompagnement de l’être en souffrance. Entre la maïeutique pédagogique, toute tournée vers les idées, et la musique hypnotique, qui prend le pouvoir sur les personnes, la parole poétique, chantée, scandée ou dite, accompagne l’être en souffrance vers un retour à l’existence. N’oublions pas qu’Orphée est un chanteur : il n’est ni un pédagogue, ni un joueur d’instrument.

*

          Toutefois, ce qui manque souvent à la poésie, chantée ou parlée, c’est le silence. Elle livre à l’être en souffrance une parole toute formulée, alors que le problème, pour lui, c’est de renouer avec sa propre capacité de formulation. Il lui faut retrouver sa propre voie expressive. Il ne faut donc pas le mettre dans la condition passive d’un public, d’un lecteur, auditeur, spectateur qui ne ferait que recevoir. Il n’est pas un patient, disions-nous.

          Pour retrouver sa capacité d’expression, il lui faut donc repartir du silence. A vrai dire, il y a deux formes de silence, même si nous les confondons parce que nous n’avons qu’un mot pour les dire. Le silence peut être un gouffre où plus rien ne se fait entendre. Il est alors l’enfer de l’homme taciturne lorsque toutes les voix se sont éteintes. C’est le silence de l’absence et de la mort. Appelons-le le silence sourd, pour bien le différencier d’un autre, qui est le silence de l’écoute. Celui-ci est habité par de multiples présences. Et ces présences, bien qu’encore muettes, sont en attente de parole. Ces présences sont des appels : elles demeurent informulées, mais en instance de formulation. La véritable poésie, d’ailleurs, est celle qui laisse entendre le silence qui la précède. Comme dit le philosophe Jean-Louis Chrétien, elle se donne comme réponse à un appel entendu dans le silence : « en quoi ce silence bruissant appelle-t-il notre voix en réponse, se demande-t-il, qui jamais ne pourra l’égaler ? L’écoute seule permet la réponse, et pourtant elle n’a lieu que dans la réponse elle-même » [4].

          Cette présence dans le silence, elle peut évidemment être une présence humaine. Ce n’est pas rien que d’accompagner un être en souffrance en s’asseyant tout simplement à côté de lui, sans rien dire, et de lui offrir la compagnie charnelle d’une relation silencieuse. Le partage d’un même silence peut même être l’installation de la plus forte intimité. J’avais été frappé, à une époque, du rôle que le psychanalyste Didier Dumas donne au silence dans la cure [5]. Il y a là toute une voie de recherche.

          Mais cette présence charnelle et muette, un animal peut également l’offrir, et c’est d’ailleurs pour cela qu’un travail est possible par zoothérapie. Les arbres également, les plantes, les rivières et les montagnes peuvent offrir une présence charnelle dès lors qu’une relation s’établit par un voisinage prolongé, par le partage d’un même lieu. Car un lieu, au fond, est-ce autre chose que la vivante présence des êtres sensibles autour de soi ?

          J’ai consacré ma thèse à l’inspiration qui vient des lieux [6]. La poésie est déjà là, comme un appel informulé, dans ce qu’ailleurs j’ai nommé le « vif du lieu » [7]. Le silence d’écoute est ce vers quoi il s’agit d’accompagner l’être en souffrance pour qu’y ressuscite sa capacité d’exister. C’est ce qu’Orphée tente et échoue. La maïeutique thérapeutique, dans le soin existentiel, se propose de reconduire l’homme à sa condition terrestre, celle d’exister quelque part, ouvert aux voix tacites de la Terre. Elle se distingue en cela de la maïeutique pédagogique, celle de Socrate et de Platon, qui conduit l’élève à travers le langage vers la vue et la contemplation d’une réalité intelligible. La maïeutique orphique est un chemin vers l’écoute et la socratique un chemin vers la vue. La première cherche la Terre sensible, la seconde le Ciel des idées. La première vise l’origine de la parole, l’antériorité des voix, tandis que la seconde vise l’au-delà de la parole, l’extériorité des idées.

          Dans le silence d’écoute, l’existence s’ouvre à nouveau au lieu terrestre, elle sort du silence des enfers, qui était tout le contraire d’un lieu. Le lieu peut alors devenir ce médium par lequel l’accompagnant aide indirectement l’être en souffrance qu’il accompagne. Il s’agit moins pour lui de parler que de laisser parler les voix silencieuses du lieu qui sont des interpellations, des appels à l’expression. La poétique des lieux précède toute formulation, et en même temps la réclame. Elle rend à l’existence sa dynamique expressive propre.

*

          Dans un livre plus récent, Avec et par delà l’écologie, la Camargue [8], c’est à partir de Jung que j’ai essayé de mieux comprendre la fonction thérapeutique des lieux. L’intérêt de Jung, c’est qu’il ne situe pas la psychanalyse dans l’histoire de la médecine biologique et technique où Freud, qui était médecin-psychiatre, l’a inventée et a voulu la maintenir. Il l’inscrit dans la philosophie, dans le sillage de la naturphilosophie dont il cite parfois la formule d’un de ses illustres représentants, Goethe : « tout ce qui est extérieur est aussi intérieur »[9]. Sur ce fondement, j’ai cru pouvoir parler de « Terre psychique » et de « géo-psychanalyse ». Jung pose clairement que « l’âme humaine ne se trouve absolument pas en dehors de la nature ». Il ne peut le soutenir que parce qu’il a une conception de la nature très différente de la conception objectiviste de Freud. Pour lui, la psyché est un être naturel : non pas issu de la nature biologique, par exemple des pulsions, mais naturel en tant que psychique. Il s’ensuit qu’une écologie de l’âme devient possible : l’âme appartient à une niche écologique qui la nourrit, et, privée de son milieu naturel, elle va mal.

          Seulement, l’être humain est loin d’être attentive à la dimension psychique de son être-au-monde. Plus il se construit autour de la raison instrumentale qui domine la modernité, plus il se perd et se nuit à lui-même, ainsi qu’à la Terre. De tous les inventeurs de la psychanalyse, Jung est celui qui a été le plus sensible à la catastrophe écologique et à l’une de ses conséquences : la détérioration de nos lieux d’existence. A la fin de sa vie, en 1961, il écrit : « notre intellect a créé un nouveau monde fondé sur la domination de la nature, et l’a peuplé de machines monstrueuses (…) Lentement, mais sûrement, nous approchons du désastre ». Les lieux sauvent l’existence humaine, mais si les hommes ne peuvent plus sauver les lieux, s’ils ne sont capables d’en prendre soin, alors la maladie des lieux risque de perturber la santé mentale des hommes.

          Jung s’interroge sur les causes psychiques qui conduisent l’humanité industrielle à ne plus prendre soin des lieux. Le principal ressort de notre rupture avec la nature tient à la séparation que la modernité introduit entre l’intériorité et l’extériorité. Il en résulte une déspiritualisation qu’on peut faire remonter, banalement, au début de la science moderne. Cette déspiritualisation s’applique aux plantes et aux animaux, réduits à des mécanismes biologiques et amputés de leur valeur métaphorique. Elle aboutit à séparer l’homme des autres êtres vivants, ceux-ci ne renvoyant plus aux archétypes qu’ils ont pour fonction, dans toute culture, d’actualiser. On entre alors dans une culture de la dualité et de la séparation pour laquelle le psychique est subjectif et intérieur. Or le psychisme est l’articulation du dedans et du dehors, il est l’inter-expression des deux.

          Cette culture de la séparation génère de l’angoisse. Car, écrit Jung, « les humains ne supportent pas la perte totale de l’archétype ». Sans entrer dans la clinique complexe de l’angoisse, on pourrait facilement établir qu’une part de l’angoisse contemporaine provient de ce que le géographe Augustin Berque nomme la « déterrestration » de nos existences[10] : la perte de l’enracinement terrestre inquiète sourdement les individus ou, pour le moins, ne contribue pas à les apaiser. Car le silence peuplé de voix que sont les lieux produit de l’apaisement, peut-être même de la consolation. La coexistence, dans un même lieu, d’êtres divers procure à l’homme le sentiment de sa juste place sur Terre. Comme l’écrit la philosophe Simone Weil, « pour nous la suprême justice est l’acceptation de la coexistence avec nous de tous les êtres et de toutes les choses qui en fait existent ».

         Ce n’est pas là seulement un devoir moral : c’est un besoin psychique. Les êtres humains, en effet, ont besoin de symboliser leur vie psychique dans les plantes et les bêtes, dans les fleuves et la mer, dans les deltas et les montagnes. Dès lors qu’il ne peut plus le faire, l’être humain « ne s’y sent plus chez soi, écrit Jung, parce que chacun se sent privé de ‘père’ et de ‘mère’ ». Parmi les archétypes qui structurent l’âme humaine, les imagos des père et mère, en effet, sont parmi les plus puissants et demandent à se projeter dans l’organisation cosmique du monde. Lorsque l’existence est « décosmicisée », comme dit le géographe Bernard Charbonneau, elle se sent comme orpheline. Ou, du moins, le deuil qu’elle éprouve à ne plus pouvoir installer symboliquement la double présence parentale dans les choses naturelles qui l’entourent la renvoie à sa déréliction.  

          L’existence s’entretient d’une vie imaginaire qui a besoin de supports concrets. Il y a deux régimes imaginaires qu’il faut apprendre à différencier. L’imagination déracinée conduit au délire, elle ne s’inscrit plus dans le sensible, elle en est même le déni. A l’inverse, l’imagination poétique prend le sensible comme support, elle est le moyen de s’y insérer. L’oeuvre de Bachelard, par exemple, explore bien ce qu’il appelle l’imagination matérielle, cette fonction poétique de l’âme humaine qui consiste à rêver à partir de l’eau, de la terre, de l’air ou du feu. Kant avait bien vu que le secret de l’imagination, c’est le schématisme. Sans entrer dans ces pages difficiles de la Critique de la raison pure, disons que le schématisme de l’imagination, pour Kant, ne nous affranchit pas du sensible, mais nous y relie. Les hommes ont plusieurs manières de le mettre en œuvre à partir des lieux qu’ils habitent. Ils peuvent symboliser des êtres naturels, comme la montagne ou le taureau. Ils peuvent les personnifier, comme dans la mythologie lorsque, par exemple, l’orage est personnifié en Zeus. Ils peuvent construire des récits, ce qu’ils font le plus souvent, pour parler de leur pays, de son origine imaginaire. Ce que les Romains ont fait avec la légende de Rémus et Romulus. L’imagination peut s’exprimer dans des productions collectives ou personnelles mais, dans les deux cas, elle met en œuvre des processus inconscients. La création poétique est cette intense activité par laquelle l’existence extériorise son inconscient et intériorise son milieu naturel. De sorte que, par ce double mouvement, se lient indissolublement l’âme et le lieu. C’est cela que signifie exister, c’est-à-dire se tenir hors de soi-même, dans l’ouverture. Se tenir dans les lieux qui nous parlent et tenir les lieux en soi et dans sa propre parole, telle est la boucle de l’existence.

          La Terre psychique, c’est celle sur laquelle l’âme humaine, collective et personnelle, projette ses humeurs, ses rêves, ses récits, ses archétypes. Elle est cet entrelacs de la vie intérieure et de la réalité extérieure. Elle est une production de la nature née de la rencontre entre l’histoire de la vie et de l’espèce humaine. La géo-psychanalyse est une forme de psychanalyse qui décrypte l’inconscient à partir de sa projection sur la réalité terrestre. On pourrait aussi bien parler de psycho-géographie comme d’une géographie élargie qui se consacre à décrire la Terre en y incluant les valeurs imaginaires. Au-delà des quatre éléments dont Bachelard a étudié les dimensions oniriques, il y a une psycho-géographie qui s’intéresse à la singularité de chaque site : un delta, un volcan, une vallée, un sommet, un littoral, etc.

          On touche là à l’échange ininterrompu entre les lieux et la vie psychique. Mais il ne peut se comprendre sans y introduire le temps. En effet, l’existence imaginaire de l’homme est portée par un mouvement régressif. Les couches primaires du psychisme sont imprégnées dès les premiers mois de l’existence par la présence de la Terre dans un milieu singulier. Chaque âme porte en elle son site originel, celui de sa gestation psychique. Elle en porte une empreinte antérieure à son individuation.

          L’accompagnement orphique de l’existence en souffrance vise peut-être un retour vers le site originel. Non pas un retour géographique au pays natal. Mais un rebond de l’existence par la restauration d’une écoute pareille à celle que pouvait avoir cette âme naissante et pré-individuelle, encore pleinement ouverte à son séjour terrestre. Si le lieu est cette médiation par laquelle l’accompagnant cherche à rendre à  un être en souffrance sa dynamique existentielle, il ne peut le faire qu’en prenant une présence forte et pleine, comme celle qu’avait le site originel à l’orée de la vie psychique.

          Entre l’approche existentielle de Maldiney et l’approche animique de Jung, il ne m’a pas semblé qu’il y ait incompatibilité. A première vue, elles sont très différentes. Maldiney insiste sur l’ouverture à l’être, Jung sur le retour à soi, sur l’intériorité puisque c’est au fond même de l’âme que résident les archétypes. Cependant, les archétypes se projettent dans l’extériorité et tout l’effort de Jung est de brouiller cette opposition entre le dedans et le dehors. L’imagination est une faculté existentielle dans la mesure où, loin d’être un repli sur soi et sur sa petite histoire personnelle, elle ouvre l’homme aux lieux et au cosmos. L’âme est une réalité psychique qui n’est pas étrangère à la nature. L’âme parle la nature et la nature est indissolublement physique et psychique. Les lieux sont des réalités spatio-psychiques. 

          Je ne vais pas approfondir davantage. Je veux simplement dire que le soin existentiel se réfère à une autre conception du monde, qu’il s’appuie sur une autre ontologie. Le système de soin ne doit pas être commandé par un seul type de pensée, à l’exclusion des autres. La pensée techno-scientifique, sur quoi repose la médecine organique, y a évidemment une place très importante, mais elle ne doit pas exclure le soin de l’existence dont les présupposés philosophiques sont très différents.

            Et je rappellerai également que la médecine n’est pas seulement individuel : il existe une médecine sociale qui vise à prévenir et à assurer les conditions de la santé. De même que l’épidémiologie s’accompagne nécessairement d’une politique de santé publique fondée notamment sur l’hygiène, de même la médecine existentielle, s’il est vrai que les lieux y tiennent une place importante, doit s’accompagner d’une politique publique de l’environnement. L’objectif de celle-ci devrait être de prendre soin des lieux pour que les lieux participent au soin des existences par leur qualité écologique et symbolique. S’il y a une écologie de l’âme, il faut la prendre en considération dans l’aménagement des sites. S’il est vrai que les lieux sauvent, il faut aussi sauver les lieux.

 

[1] Jean-Marc Ghitti, L’homme lyrique, essai sur le vocal, Auxerre, HD, 2017.

[2] Henri Maldiney, Penser l’homme, la folie, Grenoble, Jérôme Millon, 2007.

[3] Pascal Quignard, La haine de la musique, Paris, Folio, 1997, p. 48.

[4] Jean-Louis Chrétien, L’Antiphonaire de la nuit, Paris, L’Herne, 1989, p. 98.

[5] Didier Dumas, L’ange et le fantôme, Paris, Minuit, 1985.

[6] Jean-Marc Ghitti, La Parole et le lieu, topique de l’inspiration, Paris, Minuit, 1998.

[7] Jean-Marc Ghitti, Au vif du lieu, poèmes, Paris, L’Harmattan, 2014.

[8] Jean-Marc Ghitti, Avec et par delà l’écologie, la Camargue, Paris, Kimé, 2023.

[9] Carl Gustav Jung, Témoignage en faveur de l’âme, in L’âme et la vie, 1945.

[10] Augustin Berque, Recouvrance, Bastia, Eoliennes, 2023.

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