Édito de printemps

 

L’édito du printemps

Let-Know Café : un lieu anthropologique

Christian Laval

membre du collectif d’animation de Let-Know Café

 

    En dépit de ces temps incertains, Let-Know Café insiste, dure, perdure depuis de longs mois. Des événements en distanciel tentent de faire écho au présentiel du monde d’avant. Des apéros virtuels, des réunions à thème, des livres édités nous ont permis, tant bien que mal, de continuer nos échanges. Mais à l’heure où les cafés sont fermés au public, que sont devenus l’identité et le projet de ce lieu ? Pour tenter une réponse, revenons aux mots qui le définissent. Littéralement, il s’agit à la fois d’un café (alors que ce n’est pas un bistro) et d’un espace ouvert à la connaissance scientifique (alors que ce n’est pas une académie). Soutenons ce paradoxe : avant d’être un projet, une association, un collectif de recherche, Let-Know Café est un espace partagé fait d’histoires et faiseur d’identités et de relations. Bref, un lieu anthropologique (1).  Déployons ces points :

Histoire : même lorsque nous sommes en connexion virtuelle, sa localisation concrète, son adresse postale est un cabinet médical qui, après un changement de décor (comme au théâtre), devient à intervalles réguliers un espace commun partagé. Ce lieu est chargé au jour le jour d’histoires de soins, de colloques singuliers entre soignants et patients. Imagine, lecteur, les maux et les mots blottis sous la table d’auscultation !

Identité : lorsque nous entrons comme invités dans ce cabinet, au moment où il cesse d’être médical (refuge ? demeure ?), qui devenons-nous ? Peut-être, parce que Jean le toubib a lâché son stéthoscope sur le lieu-même de son pouvoir, nous en sommes rassurés et enclins à entrer plus volontiers dans un mouvement intérieur libéré des rôles attendus de sachants et de souffrants. Chacun peut s’y forger, pour un temps, une autre identité plus lumineuse ou plus profonde, non plus à la recherche d’un diagnostic mis sur ces maux, mais à la rencontre de ses perceptions premières et d’un autre soi-même.

Relations : cette mise en orbite dans l’espace de Let-Know Café crée de la chaleur humaine sous ton crâne et dans mon cœur. Nous ne sommes plus, pour un temps, ni interchangeables ni anonymes. (C’est un constat que j’ai fait en pratique). Ce lieu devient dès lors une sorte de Zone À Défendre où se concocte (les bons soirs) une poésie du futur (2) qui fait lien, n’est-ce pas Lya ?  

Comme une cabane d’enfant pour adultes, Let-Know Café n’est rien de tout cela et plus que tout cela. C’est un espace autre, une localisation physique de l’utopie, bref une hétérotopie (3). Ces espaces-là sont rares. On t’y convie au printemps.

 

Marc Augé, Non-lieux, pour une anthropologie de la surmodernité, 1992, Seuil.

Sreçko Horvat, La poésie du futur, manifeste pour un mouvement de libération mondial, Zulma essais, 2020.

Michel Foucault, Dits et écrits (1984), T IV, « Des espaces autres », n° 360, pp. 752-762, Gallimard, Nrf, Paris, 1994 ; (conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967), in Architecture, Mouvement, Continuité, n° 5, octobre 1984, pp. 46-49.