L'anthropologie à la Brice de Nice

Samedi 21 février 2015

J’espère que tu vois lecteur à la visite du Let-Know Café, combien nous aimons notre discipline. Son objet nous est cher. La compréhension du monde qu'elle nous propose et les outils associés qu’elle offre, sont centraux pour réfléchir au "vivre ensemble". Et nous aimons tout autant ses acteurs. Nous aimons les voir se débattre dans leur tâche d’une complexité sans nom, êtres humains se donnant comme objectif de comprendre la pensée et les actes d’autres êtres humains. Privés de la paillasse du laboratoire, les anthropologues la remplacent par le débat,  la comparaison des données, voire la confrontation des idées. Pierre BOURDIEU parlait de la sociologie comme d’un sport de combat. Belle image ? En tout cas, ce sport-là a quelques champions (ils sont un bon nombre en fait). Et certains d’entre eux (ils sont aussi un bon nombre en fait), sont des champions à la Brice de Nice ! Et c’est bon de voir ceux-là à l’œuvre, torse tendu, regard grave et concentré à l’extrême, timbre de voix affuté… et paff, ils « cassent » leur adversaire dans une phrase ferme et rapide ! Cassé ! Extra ! Les professeurs universitaires sont d’ailleurs souvent ceux qui montrent les meilleures dispositions. Certes, on se demande pourquoi dans cette arène, le respect et la courtoisie ne sont pas nécessairement de mise, quand on s’évertue à l’inculquer à nos enfants. Mais, nous, on leur pardonne tout ! Et ce qui est le plus cocasse, c’est que cette manière de distribuer les bons points et les cartons, les « c’est bon » et les « c’est nul », cette façon de mettre en place de la hiérarchie dans les savoirs et d’expliquer à l’auditoire ce qui est vrai et ce qui est faux, ce qui est intelligent et ce qui est sot, va il nous semble, dans le sens complétement inverse de la démarche de science. Enfin, de celle que nous défendons ici, où le chercheur, comme les autres, ne peut s’extraire de son monde privé, comme le dit Maurice*. Les rencontres et les observations qui font son travail, vont provoquer de sa part (et pas vraiment moins que les autres) seulement des interprétations. Elles vont, soit conforter l’idée qu’il se fait de son monde, soit l’interroger, le surprendre quand elles vont dans un autre sens. Et c’est là où le chercheur ne doit pas rater la marche, et se concentrer à tenter de comprendre les désaccords, ce qui n’a pas de sens pour lui. Utopie ? Oui, peut-être. Peut-être qu’effectivement cette démarche n’est pas humaine. Peut-être est-ce plus réaliste de vénérer nos champions, qui suent à imposer leur monde comme étant le monde, à sceller les alliances pour bâtir des forteresses, pour  renforcer leur identité, et consolider leur place dans leur espace social. Savoir-pouvoir-savoir... De toute façon, nous on est fan et on collectionne leurs meilleures pièces comme des philatélistes. N’hésitez pas à revisiter régulièrement cette chronique. Nul doute que d’autres champions se révéleront !

Brice d’or à un anthropologue de la santé, dont on ne connaît que le visage, qui nous dit à l’issue d’une intervention à un congrès :

« Votre intervention est devenue intéressante au moment où elle s’est terminée. »

Brice d’argent au comité de lecture de la revue « anthropologie des connaissances », à la proposition d’un article sur ma thèse. L’auteur est anonyme, mais nul doute qu’il est à la fois grenoblois et professeur ! 

«  Les lyonnais m’ont toujours un peu emmerdé et les rosicruciens plus encore ! »

Brice de bronze au comité de lecture de la revue « Science sociale et santé », au sujet de la proposition d’un autre écrit sur ma thèse. L’auteur est anonyme (un médecin je pense… professeur possiblement…).

« Bref trop souvent on ne peut que constater que l’auteur prend ses témoins non pour ce qu’ils seraient susceptibles de lui apprendre ou de lui apporter mais comme des « idiots » sans intérêt ».

JF

*MERLEAU-PONTY  Maurice (1964).  Le visible et l’invisible. Paris : Gallimard, 359p.