Synthèse de l'axe de recherche sur le soin

Que nous enseigne la poétique de soin?

 

Rappelez-vous, lors de notre premier voyage ensemble « À la recherche d’Epistémè », nous avions rencontré Franck F., le médecin chamane (FAYA, 2015, p.325). Il nous l’avait dit : face au constat d’une efficacité thérapeutique, il préfère rester poète, il ne ressent pas un besoin incontournable de formuler une explication. Un médecin qui dit travailler comme un poète, cela nous a fait sourire sur le moment. Mais en fait, c’est bien ce Franck F. notre deus ex machina. Avec cette façon qu’il a de rentrer dans la situation de vie des gens, de ne pas craindre la relation interpersonnelle où les sentiments ont leur place, de ne pas avoir peur de se livrer tout entier au risque de se faire manger par un serpent. Il propose ainsi une tout autre épistémologie, une poétique du soigner.

La poétique, une épistémologie (philosophie des sciences) pour connaître le monde

Nous entendons par poétique, un exercice qui vise à produire de la connaissance sur les choses, en donnant la parole à nos sens, nos expériences, nos ressentis sur ce que nous sommes, sur nos rencontres. La poétique vise à voir le monde autrement que ce que nous propose le « prêt à regarder » de la science et de la technique. La poétique vise à ouvrir un espace plus vaste, à ouvrir le champ sur le réel.
Et elle aime à ré-enchanter le monde, en dénichant ce qui existe en fait, en révélant les potentialités des personnes et des situations, en réalisant l’hypothétique et l’espéré.

Francisco VARELA, philosophe et neurologue nous a lui aussi montré la voie. Il regrettait que la plupart des gens tiennent pour fondamentalement vraie la description scientifique, considérant que ce qui leur est donné dans une expérience directe, avec toute sa richesse, est moins profond et moins véridique. « Il n’en reste pas moins que, quand nous nous détendons dans le bien-être immédiat d’un jour ensoleillé ou que, pressés d’attraper un autobus, nous vivons la tension d’une course haletante, de telles descriptions [scientifiques] de l’espace et de la matière s’estompent à l’arrière-plan, où elles deviennent abstraites et secondaires » (VARELA, 1993, p.40). L’auteur parle du savoir comme élaboré par une action incarnée. Et ce savoir qui reconnaît sa chair, propose un nouveau monde, autre que le monde actuel, autrement révélé, peut-être plus proche en fait, de ce que sont les hommes et du coup on l’espère, un peu plus soutenable. Et l'élévation que nous visons là n'est pas « celle, dominatrice, de celui qui cherche à surplomber les autres, à avoir de l'ascendant sur eux, mais simplement la volonté de prendre un peu de hauteur pour avoir le monde en vue, celui qui est et celui qui vient » (MARCOLINI, 2012, p.127).

Pour faire poétique, on s’installera dans la phénoménologie, comme dans un bon canapé, où il fait bon échanger sur nos vies. La philosophie phénoménologique propose justement un retour aux choses mêmes, à leur signification, en se tenant non aux mots, mais aux actes qui dévoilent leur présence. Ainsi pour Albert Camus, « penser, ce n'est pas unifier, rendre familière l'apparence sous le visage d'un grand principe. Penser, c'est réapprendre à voir, diriger sa conscience, faire de chaque image un lieu privilégié. Autrement dit, la phénoménologie se refuse à expliquer le monde, elle veut être seulement une description du vécu » (CAMUS, 1942, p.63). Il en va de même avec notre poétique.

La poétique, une pensée sensible

Après notre premier voyage, nous avions découvert la douce Epistémè, vous savez, celle qui une fois trouvée, « comblera mon esprit d’excitation, le soir sous la couette, comme le matin en tartinant de beurre et miel, mon pain grillé » (FAYA, 2015, p.12). Nous nous demandons déjà si nous l’avons bien cernée. À sa rencontre, nous invitions la science, en responsabilité, à se diriger autrement que dans le seul engagement entre l’objectivisme ou le subjectivisme. Nous appelions alors à trouver une alternative grâce à la distinction entre « ce qui va de soi » de « ce qui va de l’autre », dans une méthodologie qui abandonnerait définitivement l’objectivité pour la seule subjectivité. Ne sommes-nous pas par définition des sujets ? Pouvons-nous dire le monde hors de nous-mêmes ? Peut-être une objectivité sur les hommes sera-t-elle possible le jour où des humains seront étudiés par de non-humains, mais aucune invasion extra-terrestre n’est pour l'instant prévue et l’intelligence des machines est encore loin de pouvoir assurer cette tâche. La poétique nous invite aujourd’hui à poursuivre notre lancée, et à critiquer à son tour la subjectivité pour explorer la voie d’une pensée dite « sensible ».

À la différence de la connaissance scientifique qui se veut objective, et d’un savoir de notre intérieur qui se voudrait subjectif, la « pensée fondamentale » que la phénoménologie voit à l'œuvre dans l'expérience sensible est de l'ordre d'une « co-naissance au monde et de soi-même ». La poétique sur le monde va dans le même sens et n'est donnée qu'à celui qui, par une part de lui-même au moins, abandonne l'affrontement au dehors au profit d'une participation avec le visible et l'invisible. Il s'agit « d'articuler de manière inédite l'esprit et le corps en abolissant la frontière, en assurant des enjambements de l'un dans l'autre, en poussant même jusqu'à une réversibilité du dedans et du dehors. Et la voie d'une pensée sensible rend possible un abandon de soi au-dehors pour faire naître en nous un passage entre terre et ciel. Il s'agit bien d'une pensée, à la fois perceptive et poétique, mais incorporée, d'une expérience de la « chair » mais irradiant la conscience jusqu'à s'inscrire consciemment dans le langage » (WUNENBURGER, 2012, p82).

« Cette pensée sensible, qui n'a pas encore sa cartographie définitive, se laisse reconnaître par certaines expériences aux contours encore mal identifiés: une certaine perception mais qui s'élargit pour se confondre avec un contact quasi tactile avec le monde pour approcher d'une connaturalité (comme dans la perception esthétique de la couleur seule); une certaine imagination rêveuse mais qui n'est plus comme dans la tradition, fictionnante, déréalisante, mais qui traverse le perçu pour en révéler les plans, plis, rayonnements invisibles, secrets, silencieux; une certaine pensée (Denken) enfin mais qui, loin de se distancier par le concept (abstraire), sait se mettre à l'écoute, prendre le pli des choses, pour accéder à une entente, une connivence, une harmonie qui ne s'épuise plus dans quelque définition ou algorithme mais qui passe à travers le dire poétique » (Id, p.83).

« Pour cela, il faut réviser les rapports entre sensible et intelligible, entre invisible et visible, entre Moi et non-Moi, entre intérieur et extérieur, et surtout arracher perception, imagination et pensée à leurs prototypes poussiéreux de la psychologie scolastique; en les enrichissant de ce qui court sur leurs bords, de ce qui parfois n'est que passage à la limite, mais qui donnerait à ces activations de l'esprit leurs véritables capacités de renouvellement relationnel au monde pour atteindre à la « pensée du dehors»» (Idib, p.84).

La Poétique de soin

Il faut ainsi équipé, s’interroger sur ce qu’est le soin, faire surgir les questions qui importent quand on veut rendre raison des manières de soigner. La poétique peut éclairer ce que signifie donner du sens au malheur et à la maladie, penser la médecine comme un genre de compromis issu de notre manière d’être au monde, de nous y lier, d’en faire usage. C’est ce compromis qu’il nous faut étudier, dans une possible rupture épistémologique qui voudrait, comme le suggère Philippe DESCOLA, que nous trouvions pour comprendre l’Homme et la médecine d’autres sources d’inspiration que la biologie, la physiologie, la culture, le social. L’auteur propose lui de prendre modèle sur la chimie, plus à même de produire de multitudes et nouvelles combinaisons (DESCOLA, 2011, p28-29). Nous proposons nous une poétique de soin comme un discours qui re-cosmise le soin en ouvrant un vaste espace qui s’étend au-delà de celui des champs de savoirs biomédicaux usuels. L’univers du soin est là tout entier à visiter. Au-delà d’une appropriation d’un espace né de la désignation des mots, au-delà de la pratique de nos idéologies sociales, familiales et professionnelle, soigner sera libre d’être aussi un rêve, une utopie, cette fois non engendrée mais portée par les mots.

En pratique, nous appellerons à Let-Know Café, « une poétique de soin », le récit d'une historiette sur le soin et sur la rencontre entre un soignant et un soigné. Cette historiette sera l'occasion d'un travail d'élucidation de ce qui nous permet de penser le soin différemment. Elle visera aussi à nous vivre en un nouvel homme, qui puisse réfléchir, sentir, imaginer et soigner autrement. Nous présenterons ces récits dans une collection d'ouvrages intitulée « poétiques de soin ». Le premier volume est en gestation. Nous vous informerons de sa parution.

Et déjà vous aussi, vous pouvez rejoindre notre projet et nous proposer vos histoires !


CAMUS Albert (2003 [1942]). Le mythe de Sisyphe. Paris : Gallimard, 169p.
DESCOLA Philippe (2011). L’écologie des autres. L’anthropologie et la question de la nature. Paris : Edition Quae. 110 p.
FAYA Jean (2015). À la recherche d'Épistémè. Ou comment, pour se débrouiller de la vaccination contre l'hépatite B, un médecin devint ethnologue. Lyon : les Éditions Let-Know Café, 372p.
GIONO Jean (1943). Le voyageur immobile in Rondeur des jours – L’eau vive. Paris : Gallimard.
MARCOLINI Patrick (2012). Payser le monde. Des situatioonistes aux courant anti-industriels : recherche politique d’une poétique de l’habiter. BERQUE Augustin, DE BIASE Alessia, BONNIN Philippe (2012). Donner lieu au monde : la poétique de l’habiter. Actes du colloque de Cerisy-la-salle. Paris : les éditions donner lieu, p.109-130
MERLEAU-PONTY Maurice (1994). Phénoménologie de la perception. Paris : Gallimard
VARELA Francisco, THOMPSON Evan, ROSCH Eleanor (1993). L’inscription corporelle de l’esprit. Sciences cognitives et expérience humaine. Paris : La couleur des idées, Seuil, 377 p.
WUNENBURGER Jean-Jacques (2012). Chemin vers un réenchantement du séjour sur le terre. In BERQUE Augustin, DE BIASE Alessia, BONNIN Philippe (2012). Donner lieu au monde : la poétique de l’habiter. Actes du colloque de Cerisy-la-salle. Paris : les éditions donner lieu, p.67-92

 

 

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