Recherche et engagement?

A Let-Know café, nous défendons « une recherche autant éclairée qu’engagée ». Peut-on être chercheur et engagé ? La question fait débat depuis bien des articles et ouvrages. Elle ramène aussi à des considérations épistémologiques. L’engagement peut-il être considéré comme une méthode d’investigation ? Et à l’inverse peut-on mener une recherche sans s’engager ?

30/06/2015 - BIBLIO : science sociale critique, science sociale utile?

Didier Fassin aborde ces questions avec beaucoup de talent, dans un article intitulé « une science sociale critique peut-elle être utile ? ». Il présente dans un premier temps une réflexion sur la dimension critique des sciences humaines. Il utilise la métaphore de la caverne. Certains penseurs critiques se penseraient dans une radicalité hautaine, à l’extérieur de la caverne, dans l’ambition d’éclairer ceux de l’intérieur et de rectifier leur ignorance. D’autres à l’inverse se penseraient dans la caverne, dans une compréhension complaisante de leurs congénères, avec qui ils partageraient les vicissitudes et les incertitudes, produisant des vérités relatives et contingentes. Fassin propose une troisième voie :

«  Le chercheur en sciences sociales ne se situe ni en dedans, ni au-dehors de la caverne, mais bien, de fait, sur le seuil et tout son travail précisément scientifique consiste à prendre la mesure sur cette position. Étant ainsi sur le seuil de la caverne, il peut sans cesse passer d’un côté et de l’autre. C’est une façon de se dire qu’il est toujours dans cette tension entre engagement et distanciation, non pas dans le sens commun qui le placerait entre l’activisme et la neutralité, mais au sens où l’entend Norbert Elias (1993) : il fait partie de ce monde qu’il étudie et y est donc engagé, tout en travaillant à le constituer en objet, par conséquent en s’en distanciant. La plus haute exigence de la pensée critique est de se situer sur cette ligne de crête : au confort – relatif - de l’alternative entre dénonciation et description, l’exercice critique des sciences sociales consiste en ces allers et retours où, lorsqu’on est proche des sujets avec lesquels on travaille, on est attentif à leurs discours et leurs pratiques au point de vouloir non seulement entendre leurs justifications mais de tendre soi-même à les justifier, et lorsqu’on s’éloigne d’eux pour saisir une scène sociale plus vaste, on devient plus sensible aux jeux de pouvoir dans lesquels ils acceptent de se laisser prendre au point de porter sur eux un regard sans concession. C’est cette tension entre implication et détachement qui caractérise la posture critique et peut-être même plus largement la politique de recherche » (p.202).

L’auteur se prononce en fin d’article sur sa vision de l’utilité sociale des sciences sociales. Elle tient selon lui à leur fonction critique, c’est-à-dire à leur capacité à ne pas prendre pour argent comptant l’état du monde tel qu’il semble donné, les catégories à travers lesquelles on le pense et les impensés sur lesquels on le construit. La plus-value selon l’auteur serait précisément cette possibilité d’aller au-delà ou à côté de ce que peuvent penser - ou s’autoriser à penser - leurs interlocuteurs (p.210).

FASSIN Didier (2009). Une science sociale critique peut-elle être utile ? Tracés. Revue de Sciences humaines. Hors-série. p.199-211.