Partir du camp de base

Le camp de base de cet axe de recherche est constitué des conclusions du travail de thèse d'anthropologie de Jean le Gérant, sur le terrain de la vaccination, de l'hépatite B et des Pentes de la Croix-Rousse . Voici ce qui était dit au moment de conclure.

Sur la méthodo, nous en sommes là! Nul doute qu'il y a de quoi avancer!

11/10/2014 - ANALYSE : Conclusions de thèse

"Ce terrain invite à se situer hors des dualismes traditionnels entre la science et la pratique, entre le social et le biologique, et a le grand intérêt d’ouvrir le champ de la recherche. Il permet la reconnaissance et le maintien de la diversité culturelle de l’expérience du soin, de la maladie, et du monde. Il préserve d’une certaine uniformisation par l’hégémonie de certains savoirs savants ou d’autres savoirs corporatistes, de processus intellectuels particuliers, des manières de réfléchir, de sentir, de percevoir, désignées comme la référence par une minorité. Il pose les conditions d’autres vérités pour accepter différemment le monde. Il est ainsi dans notre démarche, comme le défendait Nicolas ADELL, une volonté d’écouter d’autres sens culturels que les nôtres, de savoir rendre les cultures « audibles » les unes aux autres (2011, p.302). Cette balade aura d’abord eu pour intérêt celui du cheminement personnel. Il m’aura permis le luxe de prendre un temps conséquent à rechercher des réponses aux questions qui taraudent sûrement chaque soignant, celles de comprendre la réalité pour mieux soigner. Cette pratique concomitante de la médecine et de l’anthropologie a divisé en deux le temps consacré à la recherche et m’a évidemment gêné pour construire une culture des textes et travaux anthropologiques aussi solide que ceux qui se dédient entièrement à cet exercice. Je jalouse sincèrement pour cela mes collègues « purement » anthropologues. Mais cette double identité m’offre un regard peut-être plus libre sur les disciplines. En questionnant la médecine sur ses vérités, l’anthropologie se met elle-même face au miroir. Et il est bon de scrupuleusement s’y regarder et se demander en quoi notre discours d’ethnologue peut légitimement s’approcher de la réalité des choses, et davantage qu’un autre. Le projet anthropologique reste un projet fragile car il est incrusté de la croyance dans le fait que nous chercheurs, sommes en capacité de comprendre et de penser l’autre aussi bien, sinon mieux qu’il ne se pense lui-même. Mais ce projet possède heureusement, il me semble, une ligne de vie : la réflexivité. Elle nous permet de limiter le risque de la chute et des faux sens. Les trois auteurs que nous venons de citer nous y convient chacun. Bruno LATOUR nous y invite par sa méthodologie de recherche qui place le chercheur au même niveau que ceux qu’il étudie. Philippe DESCOLA fait de même dans son énergie à remettre en cause la distinction entre nature et culture, à chercher de nouvelles façons de penser notre monde, où chacun doit se considérer avant tout comme partie constitutive de la situation. Francisco VARELA, et sa théorie de l’enaction, montre que notre façon de savoir, d’aller vers le réel est, autant pour le chercheur, dirigée vers le monde tel que nous en faisons l’expérience, à savoir un monde vécu. C’est encore ce que nous enseigne la notion de système immunitaire, celle du soi et du non soi, aussi par les travaux d’Anne-Marie MOULIN relisant VARELA : «  le soi est un moi qui est à la fois un Etre-au-monde engagé dans le monde et part de ce monde, doué d’une réflexivité permanente qui constitue le monde » (1991, p. 432). Nos descriptions du monde contribuent aussi à le façonner et à le construire.
Je milite maintenant, en fin de voyage, pour que notre culture scientifique puisse envisager des approches pragmatiques pour mieux comprendre ce que deux de nos interlocuteurs appelaient « nos vraies vies », en nous permettant d’aller au-delà de notre besoin viscéral de fondement. Et dans ce sens, nous sommes motivé à considérer comme déjà obsolète le début de ce livre et son débat sur la méthode, enfermé qu’il était dans le diktat d’une objectivité à tout prix, dans un effort désespéré pour tenter de trouver ce qui n’existe pas. Constater l’absence de fondement à nos connaissances, comme le dit VARELA, ne mène pas au chaos, mais à voir autrement nos vérités et notre chemin vers la réalité. Et c’est bien à la science de se saisir de cela. La réflexion menée sur une justification cohérentiste de la connaissance et la construction du savoir en action devrait démontrer que la science, en responsabilité, peut se diriger autrement que dans le seul engagement entre l’objectivisme ou le subjectivisme. Une alternative pourrait-être selon moi, de tenter de distinguer par une méthodologie encore à préciser, « ce qui va de soi » de « ce qui va de l’autre ». 
Ohh, c’est précisément elle, celle que je cherchais, la douce Epistémè qui dorénavant comblera mon esprit d’excitation, le soir sous la couette, comme le matin en tartinant de beurre et miel mon pain grillé. Je ne suis pas déçu, et plein d’envies de l’explorer. La phénoménologie de MERLEAU-PONTY nous parlait déjà d’elle en fait : « revenir aux choses mêmes, c’est revenir à ce monde avant la connaissance » (1945, p.III)."