Des objectivités sans sujet ?

31/01/2015 - BIBLIO : Latour, Descartes et la Cire

Bruno LATOUR dans son ouvrage « Cogitamus », revient sur l’expérience de Descartes et de la cire. L’enseignement est riche. Il participe aussi aux fondations de cet axe de recherche. Il montre cette bifurcation de la nature en qualités premières et qualités secondes qui entraîne, un certain désenchantement actuel face à la science.  Il s’agit bien là d’ambitionner de réparer cette rupture entre les sujets et les soi-disant objectivités. 

Vous vous souvenez  peut-être de l'épisode fameux dans lequel Descartes soumet un morceau de cire à la flamme d'une bougie : il perd sa couleur, son odeur, sa résistance pour ne garder, en fin de compte, que son extension et son mouvement. Vous vous étiez sûrement demandé, avec quelque stupéfaction, s'il fallait dire la même chose de votre chat et de votre corps. Eh oui, pour Descartes pensant, aucun doute là-dessus. Aux yeux de la res cogitans, il n'y a rien dans le monde que des choses étendues sans autre propriété que ce que la géométrie peut en saisir, et j'ajouterais : ce que l'on peut en dessiner par projection sur une feuille de papier  blanc. (...). Vous allez vous retrouver avec deux ensembles de réalité, l'une que l'on appelle en philosophie les qualités premières, c'est le morceau de cire dans sa seule étendue et son seul mouvement, et l'autre les qualités secondes, l'odeur, la saveur, le touché, la consistance du morceau de cire. Une fois cette coupure opérée, plus personne après Descartes ne pourra en rejoindre les moitiés. Les qualités  premières sont seules réelles  mais pensées (attention, pensées par personne en particulier, sauf par le cogito lui-même dénué de toute attache) et sans aucune valeur humaine (éthique, affective, politique). Quant aux qualités secondes, elles sont  pleines de vie, de valeur, de passions, mais voilà, elles ont le léger défaut de ne pas exister du tout... Sinon subjectivement. Et voici la note qui arrive sur la table de jeu et qu'il va nous falloir acquitter, elle est plutôt salée : il y a des sujets sans réalité et des objectivités sans sujet  (p.142 et 146).

LATOUR, Bruno (2010). Cogitamus. Six lettres sur les humanités scientifiques. Paris : la découverte, 247p.