Le jeu des publications

La publication est le cœur de l'activité de recherche. Elle focalise toutes les ambitions, les espoirs, mais aussi les stratégies, les alliances, les jeux de pouvoirs. C'est en fait une excellente porte d'entrée pour poursuivre sur ces questions de méthodologie et d'épistémologie. Il est ainsi intéressant d'y voir les savants à l'œuvre dans leur jus. Que nous disent ceux-là aux vues des propositions de publication à la proposition de nos articles? Pour nous, après quelques essais, c'est plutôt « t'es pas de ma bande...».

11/10/2014 - OBSERV. : le syndrome de R.SSS

La revue Science Sociale et Santé nous offre un bon matériau à observer. Nous lui avons soumis en début d'année 2014 un article, résumé en quelque sorte de la thèse d'anthropologie de notre gérant. Nous ne pouvons le publier car il poursuit sa route exploratoire. Voici le texte de l'avis rendu par le comité scientifique de la revue :  

 

Avis sur l’article La vérité plurielle des médecins. Une anthropologie du rapport des soignants à la réalité du vivant.

Malgré une introduction qui suscite l’intérêt l’article proposé ne peut être retenu pour publication. L’avis convergeant de lecteurs, relayé par le comité de rédaction, peut être synthétisé de la façon suivante. L’article proposé à la revue s’interroge sur la diversité des opinions des médecins, notamment généralistes ou encore spécialistes, et exerçant dans un contexte géographique proche, en prenant l’exemple de la vaccination contre l’hépatite B qui ne fait guère consensus. Il s’agit de mieux comprendre comment se construisent les vérités de chacun et comment chacun pense se mettre en lien avec ce que l’auteur formule  en terme de « réalité du vivant ». Il s’agit d’appréhender comment les discours de « vérité » prennent forme et comment s’élabore une « vérité plurielle ». L’auteur au travers d’une enquête de terrain par rencontre et entretien  qui veut cerner comment la vérité se construit comme un discours sur la réalité par opposition à ce qui est imaginé ou fictif, souhaite induire chez les médecins rencontrés une réflexion et une démarche de réflexivité. L’enjeu est a priori pertinent, bien que très ambitieux. Les résultats empiriques sont sans surprise, les spécialistes plutôt pour la vaccination, les médecins se définissant comme adeptes de pratiques alternatives plutôt contre mais pas de façon uniforme et les généralistes semblent partagés. 

Jusque-là, rien d'autre que du bien classique, c'est la suite qui nous intéresse davantage.

Si l’introduction est interpellante, la suite du propos est plus problématique. En effet plutôt que de faire une analyse systématique selon un registre scientifique même en récusant un certain académisme, des propos recueillis en entretien, très vite l’auteur émet surtout ce qu’on pourrait appeler ses propres commentaires et avis sur les propos de ses confrères. Ainsi ce qu’on lit est avant tout le produit de la subjectivité de l’auteur évaluant celle de ses interlocuteurs. Qu’on en juge plutôt : l’un qualifié par l’expression « quarantaine boudeuse » ; l’autre de « volcanique » par opposition à celui qui révèle une « force tranquille », un autre défini comme « bougon » tandis qu’un dernier est « sympathique ».  A-t-on besoin de ces qualificatifs sauf à en induire avec l’auteur que ces traits de caractères permettent de comprendre leur avis et position sur cette vaccination ? « la disqualification du savoir étant une disqualification de l’être » (p6).

Là, l'auteur nous fait entrer dans le vif du sujet. On le remercie. Deux points soulevés sont importants. Il semble y avoir un désaccord sur ce qu'est une "analyse systématique selon un registre scientifique" et sur "les produits de la subjectivité". Nous avons très largement décrit notre positionnement dans le chapitre méthodologie de la thèse de Jean. Et il faudra y revenir au long court dans cette rubrique. C'est là le projet scientifique de Let-Know Café : sortir définitivement la science du dualisme entre subjectivité et objectivité. Nous envions l'auteur qui semble croire à la possibilité d'une production objective du chercheur. C'est confortable mais c'est à notre sens impossible, sauf le jour où des non-humains se mettront à étudier des humains. Ce n'est pas demain la veille. Nous préférons sortir de la science-fiction, dans la lignée des DEVEUREUX, BOURDIEU, MERLEAU-PONTY, VARELA, trouver d'autres piliers plus réalistes pour la science. Il faut en chercher d'autres plus efficaces, comme par exemple distinguer dans le discours de l'homme de science, ce qui va de lui de ce qui va de l'autre. Et il faut pour cela dans les écrits des scientifiques, que le lecteur "voit" qui est l'observateur autant qu'il "voit" qui est l'observé. Et oui, cela passe par un récit de soi, et par une description de l'autre, obligeant l'utilisation d'adjectifs obligatoirement plus ou moins bien choisis...

Ce que nous serions en droit d’attendre c’est de mieux comprendre avec l’auteur comment chacun argumente son point de vue plus (et sur ce point un grand nombre d’extraits d’entretien fournis sont bien peu analysés) que le jugement de ce dernier sur ce que pensent et disent ses interlocuteurs (« C’est lui qui s’approche le plus à notre avis de l’image du référent »p15) ; pourquoi ils lui semblent avoir raison ou tort ! Plus qu’un avis, c’est un raisonnement qui nous servirait. Que peut-on induire d’un commentaire qui évoque un médecin « il sait des choses et voit la réalité immunologique comme Bernadette voyait la Vierge à Lourdes ». Est-il déontologique de disqualifier ainsi ses interlocuteurs ?

Bon, nous pourrions débattre point par point... Mais juste un mot sur Bernadette. De notre point de vue, cela n'est pas disqualifiant d'être comparé à Bernadette SOUBIROU. Lui reproche-t-on quelque chose? Ce qui nous intéresse chez elle, c'est qu'elle a produit des connaissances sur notre monde (qui de plus auront marqué notre société) par des mécanismes qui n'ont aucun contact avec la voie proposée par les scientifiques. L'idée n'est pas de savoir si ces connaissances sont vraies ou fausses, mais juste de souligner qu'il est de la même façon en médecine, des données produites par des mécanismes étrangers à toute démarche que l'on pourrait attendre de la science. Le médecin de cet exemple reconnait lui-même bien volontiers qu'il était problématique d'appuyer les campagnes de vaccination contre l'hépatite B dans les années 80 sur des chiffres précis, quand la première étude de prévalence sur la maladie a eu lieu en France en 2004. Et oui, les médecins et les experts livrent aussi leur monde hors de toute procédure scientifique. Et eux, on les croit plus facilement!  

L’auteur dénonce le fait que peu de soignants peuvent prétendre accéder à la réalité du vivant par un contact direct à la science. C’est néanmoins le rôle des publications scientifiques d’opérer ce contact. Leur recherche d’un expert est également disqualifiée comme « n’étant pas sans évoquer une royauté presque sacrée » ! Bref trop souvent on ne peut que constater que l’auteur prend ses témoins non pour ce qu’ils seraient susceptibles de lui apprendre ou de lui apporter mais comme des « idiots » sans intérêt. Cette posture systématique devient vite irritante et finalement on a plus envie de travailler et comprendre ce que disent les médecins rencontrés que ce qu’en dit l’auteur. De ce fait, l’article proposé ne répond pas à la ligne éditoriale de la revue et ne peut être retenu pour publication.

Ce dernier passage est le plus riche. Nous aurions aimé connaître le profil de l'auteur. Preuve en est que le texte d'un scientifique est ininterprétable si l'auteur ne dit pas qui il est au départ. Ce qui semble faire désaccord, c'est qu'à notre sens, la publication scientifique ne peut être autre chose que le discours d'une ou de plusieurs personnes praticiens de sciences. Elle n'est pas une vérité qui tombe du ciel. Et ces personnes sont des praticiens comme les autres, engagés par leur histoire et leurs contextes de vie. Et oui, leur démarche est régulièrement mises en cause, par exemple par les médecins généralistes. À voir l'engouement de la revue prescrire.

Bon, on sent bien que l'exercice qui vise à aller contre la hiérarchisation des savoirs, et la mise en question de ceux du médecin, du scientifique, et de l'expert est mal supporté pour l'auteur de ce texte. Il se met du coup dans une position d'attaque et d'agressivité. Attitude humaine que nous comprenons bien. En tout cas, l'état de ce savant en "attaque de panique" à la remise en cause de ce qui donne sens à son travail,  et peut-être à son existence, semble être un syndrome intéressant à notifier, et à documenter par la suite :  le R.SSS Syndrome!

Et nous allons quand même nous méfier de Jean notre Gérant, qui se dit lui-même "scientifique pratiquant" et le mettre sous surveillance. S'il s'avère qu'il prend vraiment les gens qu'il rencontre pour des "idiots sans intérêt", promis, on le vire!