Fraternité

09/08/2015-BIBLIO : « Envisager » la fraternité

On vous recommande +++ l'article de Bruno Mattéi, paru en 2012 dans la revue Projet. Nous trouvons là de biens riches éléments pour notre début de recherche. 

La solidarité arrange, la fraternité dérange.

«La fraternité, elle, dérange, puisque la question du frère et de tout autre que moi comme frère en appelle à l’établissement d’une égalité réelle entre tous les êtres humains. Car "Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droit", précisera l’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme.» (p.71)

La fraternité nous convoque à construire notre « humaineté ».

« Il faut penser que la fraternité est éprouvante. On peut même avancer qu’il n’y a sans doute pas de plus grande épreuve que celle-ci : elle nous convoque à rien de moins qu’à construire notre "humaineté". Ainsi, la fraternité n’a plus grand chose à voir avec le "supplément d’âme" émotionnel, privé ou public, auquel la République et ses "solidaristes" ont voulu la réduire et la cantonner. Ce qui est difficile, justement, c’est d’aller y voir "de près", se concevoir à la hauteur de cet « être-en-relation » que chacun est déjà pour l’autre. Levinas rappelle que l’autre est toujours déjà là, qu’il m’interpelle de son "visage" pour un face-à-face : "D’emblée l’un et l’autre, c’est l’un en face de l’autre. C’est moi pour l’autre". Le visage est à la fois une réalité sensible, mais aussi une métaphore de cette présence immédiate, irréductible de l’autre, qui ouvre sur l’infini. Comme l’autre est toujours déjà là, toujours déjà présent, toujours me sollicitant à "l’envisager", je ne peux pas échapper au pouvoir de cette présence, à ce lien insécable. "Autrui me frappe d’impouvoir", dit encore Levinas. Je dois me rendre à lui, me soumettre en quelque sorte à cette relation à laquelle je suis voué.» (p.72)

Approfondir l'événement de l'autre comme mon frère.

«Nous résistons à la fraternité. Mais qu’est-ce qui résiste au juste ? Pourquoi ? Et comment ? Pour y répondre il faut pénétrer dans nos résistances intérieures : là est l’épreuve que nous venons d’évoquer. Pour ma part, j’avance ici, sans pouvoir le développer, que notre psyché et notre ethos sont organisés autour de trois grands invariants : la peur de l’autre, l’angoisse de la mort et, plus redoutable encore, l’effroi de l’abandon. Ces invariants correspondent à des expériences originaires, lesquelles nous ont construits dans la "rétractation" de l’autre conçu comme menace et danger suscitant des "passions tristes", comme la haine de l’autre, le ressentiment, suscitant ainsi l’esprit de domination. Je cherche alors à exercer une emprise sur autrui, pour réduire sa capacité de nuisance supposée. Et cela au détriment des "passions joyeuses" : bonté, amour, amicalité, dont il n’appartient qu’à moi de faire l’expérience. Là est bien l’épreuve, là est bien le risque. Le philosophe Louis Lavelle écrivait à ce propos : "La plus grande épreuve qui puisse être donnée à un homme, c’est la rencontre d’un autre homme. Car elle le révèle à lui-même. Et il arrive tantôt qu’elle le comble et tantôt qu’elle le supplicie". Le dilemme serait-il alors révélé-comblé ou révélé-supplicié ? En réalité, ce dilemme n’en est pas un, dès lors que l’on se donne toutes les chances et le courage de la décision d’un travail sur soi individuel et collectif pour que la rencontre du frère puisse avoir lieu envers et contre tout. Car ce qui se révèle à moi, c’est que j’ai le pouvoir de faire que ce qui me supplicie soit l’occasion de me combler. Ce qui me supplicie c’est la rencontre de la haine et de l’enfer. Ce qui possiblement me comblera, c’est que cette rencontre est la condition nécessaire pour réaliser que cet enfer est d’abord en moi-même. « Il n’y a, dans la connaissance de soi-même, que la descente aux enfers qui puisse conduire à l’apothéose. » Mais on comprend le refus ou la mise en sourdine de cette épreuve. Car la rencontre avec l’autre est de l’ordre du vertige. Elle m’impose un retournement complet de mes positions (sociales, idéologiques, intellectuelles), tous ces conforts que l’on s’octroie pour des bénéfices douteux et surtout coûteux. Comme l’écrivait Le Rabbi de Gur au xixe siècle : "Seuls ceux qui sauront veiller sur ce qui excède leur angoisse garderont la capacité de prononcer le mot «frère» ". Surmonter son angoisse nous met alors dans la condition d’entrer dans la promesse d’une fraternité de tous les frères. Une promesse qui va bien au-delà de simples prémices dont nous nous contentons aisément, et qui fonde alors, et alors seulement, la grande idée de "la responsabilité envers le frère". Être "responsable de mon frère", c’est répondre à la promesse de l’impératif humain d’avoir à constituer l’autre comme frère à l’intérieur de moi, car le frère ne préexiste pas au travail infini que chacun est tenu d’effectuer au quotidien pour un monde où la fraternité serait autre chose qu’une profération approximative, incantatoire ou vide». (p73-74)

Bruno Mattéi (2012). Envisager la fraternité. Revue Projet, 2012/5 (n° 330), p. 66-74.

 

26/12/2015-BIBLIO : Fraternités, emprises, esclavages. Marie-Laure DIMON

« Si le psychanalyste peut dire : la fraternité est le lien social, le socio-anthropologue dira, au point où il en est, qu’elle est une composante du lien sociale. C’est du rapprochement et de l’éloignement par rapport à un lien social possible (et déjà-là), ayant pour composante la fraternité, que les contributeurs à cet ouvrage parlent. […] L’éloignement le plus marqué par rapport à la fraternité et au lien social, c’est l’esclavage. On ne peut oublier néanmoins qu’il est une « relation intersubjective » et une « structure de lien ». Comme si il ne pouvait échapper totalement à l’humanité !» p.247
« Nécessité d’une réflexion et d‘une recherche sur des antinomies telles que la fraternité et esclavage et sur ce que peut-être l’emprise lorsque le lien social s’éloigne ou se rapproche de la fraternité. On peut voir aussi qu’à partir de l’emprise ce sont des médiations qui apparaissent, socialisation ou aliénation qui humanisent, déshumanisent ou a-humanisent le lien social ». (p252)
Cet ouvrage est issu de deux rencontres-débats organisées par le Collège International de Psychanalyse et d'Anthropologie. Les auteurs interrogent comme voie d'accès, l'emprise, condition du lien social, avec ses différentes attaches et aliénations. On a aimé l'article de Georges Zimra : pourquoi les hommes libres deviennent-ils esclaves ? L'auteur avance que « la seule course aux richesses devient le moteur de la quête d'une puissance inégalée, où l'on se sacrifie en sacrifiant les autres, on se détruit en détruisant les autres, dans les luttes, les guerres, les violences, une course qui ne finit jamais de finir sous peine de mourir». A méditer...

DIMON Marie-Laure (dir) (2012). Fraternités, emprises, esclavages. Psychanalyse et anthropologie critique. Paris : L'Harmattan, 252p.