Questions de langage

30/07/2013 - OBSERV : La tchétchène aux doigts froids

En consultation, le Dr Lucas M., médecin généraliste, voit la fille d’une patiente tchétchène. Ensemble ils parlent de la mère. Elle a une oppression thoracique à la marche et une sensation de froid dans le 4ème doigt de la main gauche. La fille est un peu dubitative quand le Dr M. lui dit qu’il faut qu’elle emmène sur le champ sa mère dans un service d’urgence. Par contre, elle veut un doppler ou une radio pour le doigt. Le médecin lui dit que le doigt c’est secondaire, que cela ne sert à rien de faire des examens et qu'il faut vite s'occuper du coeur. Alors, elle lui reproche de ne pas vouloir faire des examens de peur de vouloir dépenser trop d’argent. Le Dr M. lui répond qu’il a l’impression de toute façon, que depuis quelque temps, il n'arrive à les rassurer, en ne répondant pas à leur attente… Il lui dit que peut-être elle devrait changer de médecin… puis se ravisant un peu : « mais c’est aussi peut-être parce que vous êtes tchétchène… les réflexes sont différents ». « Oui, oui » acquiesce soulagée la fille dans un sourire. Et d'ajouter : « ça fait ça partout, aussi au resto où je travaille ».

Probablement que ces deux-là parlent deux langues différentes, qui parlent des mêmes corps, mais les corps sont du coup perçus bien autrement. C’est un peu comme une sorte de relativisme culturel appliqué au parler. Le langage détermine la pensée. Cette hypothèse fut défendue de façon radicale par l’élève de SAPIR, Benjamin Lee WHORF formulant une vision générale du rôle du langage dans la pensée : la langue esquimaude par exemple qui disposerait selon lui, de trois mots pour désigner la neige là où l'anglais n'en aurait qu'un seul (snow) si bien que pour un esquimau, ce terme générique (snow) serait pratiquement impensable. Le découpage que nous réalisons de la nature pour l’organiser en concept, est de fait une attribution de signification en vertu des conventions que détermine notre vision du monde. Et ces conventions sont reconnues par la communauté linguistique à laquelle nous appartenons et codifiées par le modèle de notre langue. « Il s’agit bien entendu d’une convention non formulée, de caractère implicite, mais elle constitue une obligation absolue. Nous ne sommes à même de parler qu’à la condition expresse de souscrire à l’organisation et à la classification des données, telles qu’elles ont été élaborées par convention tacite » (WHORF, [1956]1969, p.129). L’hypothèse de SAPIR-WHORF souligne l’étroitesse entre la langue et la pensée, entre la langue et nos vérités en construction. Michel FOUCAULT avançait dans ce sens que : « c’est par les mêmes procédés qu’on apprend à parler et qu’on découvre ou les principes du système du monde ou ceux des opérations de l’esprit humain » (1966, p.101). Et l’auteur de résumer : « savoir, c’est parler ». Finalement construire la vérité aussi, c’est parler. Et une science est avant tout une langue bien tournée.

WHORF, Benjamin. Linguistique et anthropologie. [1956]. Paris : Denoël, 1969. 
FOUCAULT, Michel. Les mots et les choses. Paris : Gallimard, 1966.