Habiter le monde de l'autre?

25/06/2015 - BIBLIO : « on ne nous regarde même pas », on ne nous touche pas...

 

Yannick JAFFFRE et Jean-Pierre DOZON ont coordonné un travail d’enquête de 8 mois sur le soin, dans des structures sanitaires de 5  capitales d’Afrique de l’Ouest. Il ressort de ce gigantesque travail, un constat récurent de mauvais traitement face au « sort » des patients anonymes. « La phrase "on ne nous regarde même pas" est revenue sans cesse » (p.265). Elle exprimerait selon les enquêteurs, le sentiment d’un manque de respect, d’inexistence, d’humiliation, éprouvé par les usagers des services de santé publics, et donnerait l’image d’une médecine vétérinaire. « On nous traite comme des animaux » serait une autre phrase fréquente des enquêtés.  

Yannick JAFFRE dans le chapitre sur la configuration de l'espace morale et psychologique des personnels de santé (p.295), rapporte les propos de SIMMEL (1998, p.47) : «  La relation qu’on appelle connaissance ne signifie pas qu’on a accès à ce qu’il y a de personnel dans l’individualité de l’autre, mais seulement qu’on a pris notre de l’existence de cette personne » (p.304). Dans bien des services de santé, selon JAFFRE, cette dimension minimale de la rencontre, n’existerait pas. «  Des corps se succèdent. Tous sont anonymes, englués dans la répétition et la "force de l’habitude". "C’est devenu une routine", nous disent les sages-femmes, une sorte de régularité qui annihile l’attention et conduit à ne plus prendre conscience de l’existence de l’autre » (p.304). L’auteur avance un peu plus loin que la prise en charge des pathologies lourdes et chroniques, obligeant à connaître les malades, construirait selon lui, un espace de plus grande compassion et dans ces services, il serait observé d’autres conduites et entendu d’autres sentiments affleurer dans les propos des soignants (p.312). JAFFRE évoque le risque pour le soignant d’être affecté par la demande. Et la souffrance du patient entraîne une mise à distance du malade. Il y a pour cela production d’une indifférence (p.314).  

Cette notion de mise à distance rappelle l’histoire de Joséphine Brindherbe qui n’arrive pas à « être touchée », avec dans le même sens, des soignants qui eux ne touchent pas plus qu'ils ne se laissent pas toucher. 

JAFFRE Yannick, OLIVIER DE SARDAN Jean-Pierre (2005). Une médecine inhospitalière. Les difficiles relations soignants et soignés dans cinq capitales d’Afrique de l’Ouest. Paris : Karthala, 462p. 
SIMMEL Georg (1998).  La parure et autres essais. Paris : Editions Maison des sciences de l'Homme. 

 

01/11/2013 - BIBLIO : Les soignants, habités par la souffrance des migrants.

« Toujours en position d’analyse de la pratique, j’ai pu également observer les effets sur les soignants du fait de recevoir des mères migrantes avec enfants vivant à la rue ou dans des conditions d’extrême précarité. Le personnel médical, infirmier, travailleur social ressent très douloureusement ces situations : tout se passe comme si la souffrance exposée des mères et des enfants squattait, littéralement, l’être psychosomatique des soignants, accueillants, souvent d’ailleurs des femmes et des mères. Dit autrement, les soignants sont habités par la souffrance de celui ou celle qui est en position de non appropriation (non habitation) de sa propre souffrance ; cela entraîne des affects d’impuissance et de culpabilité térébrants, par identification et par empathie massive, avec assez souvent le souhait (provisoire) d’arrêter ou de limiter ce type de travail pour se protéger. Il s’agit de pouvoir élaborer ces situations sans les désinvestir, d’avoir un cadre sain et une hiérarchie qui protège ce travail subjectivement très difficile. Le soin peut-être ressenti comme une sanitarisation de problèmes sociaux et un palliatif du rejet politique exercé à l’encontre des migrants, alors même qu’il peut y avoir des situations médicalement préoccupantes.
Ce que j’ai appelé ailleurs « souffrance portée » dans le cadre des cliniques de la précarité est ici chauffé à vif, et a pu être qualifié de « cliniques de l’extrême ». On peut comprendre, sans l’accepter, le rejet de nombre d’équipes soignantes vis-à-vis de ces situations comme étant le refus d’être contaminé par ces souffrances portées, dans un contexte global peu propice à l’accueil de l’étranger.»
(p.14)

L’auteur souligne là un mécanisme important qui détermine l’accès au soin. Quand la souffrance est trop envahissante, il peut y avoir rejet, et rupture de la relation thérapeutique.

FURTOS, Jean. Quelques aspects inhabituels de l’habiter chez les migrants précaires. Rhizome, bulletin national santé mentale et précarité, juillet 2013, n°48, p.14.